CHRISTIAN FENNESZ « Endless summer » (Mego 035) - 2001

Plongée immédiate dans l’effervescente glitch music de notre autrichien préféré. D’emblée, il nous semble que Fennesz touche ici ce autour de quoi il tournait avec son second album « Plus forty seven degrees 56’37” minus sixteen degrees 51’08” » sur Touch. Tout devient soudainement évident tandis que le premier morceau, « Made in Hong Kong », craque et s’effrite au creux de notre oreille, semblable à de la poudre de roche, laissant s’échapper quelques accords brisés comme une invite à la rêverie : l’approche qu’il avait ainsi précédemment initiée, fondée sur des atmosphères à la fois amples et intimes, sur des textures fragiles et irrégulières, mélodies en creux et délicates dissonances, révèle enfin sa force émotive. On est alors que depuis quelques secondes dans cette évocation estivale, et on tangue déjà, se prenant effectivement à l’imaginer sans fin.
C’est alors qu’avec bonheur, Fennesz nous fait le coup de la romance de bord de mer (« Endless summer », justement). Avec réalisme aussi, puisque sa ritournelle paraît littéralement incrustée de grains de sable, baignée au gré des flux et reflux des marées, poussée par le vent chargé d’écume. Plus loin, c’est « Shisheido » qui prolonge cette atmosphère béate et enjôleuse en nous entraînant au bar de la plage…Glace à l’eau, cocktails des îles, mais aussi travaux sur la terrasse : la sérénité selon Fennesz ne manque évidemment pas de paradoxe !
Un été qu’on ne voudrait jamais voir finir, c’est aussi des moment de chavirement amoureux, avec « A year in a minute », entre ondulations parasites et éclats d’electronica ; c’est encore des instants de tumultes (l’écoulement en cascades de « Go to move on ») ; c’est enfin le vibraphone à la Autechre, la mélodie embuée comme un chagrin et les chœurs à la dérive pour cœur brisé de « Caecilia » : on se refusait à l’imaginer, mais il faut bien un jour songer à se séparer…
Pour ne rien gâcher de ces vrais instants d’éternité, on passe rapidement sur « Before I leave », la tarte à la crème de l’album. Comprenez juste que cet album n’aurait pu faire que 7 tracks et éviter de se complaire dans un aussi paresseux exercice de saute digitale…Dommage, mais pas catastrophique, heureusement.
Il nous reste alors l’heure des souvenirs : c’est « Happy Audio », une délicate boucle comme un sillon fermé qui se fond dans l’environnement jusqu’à l’habiller entièrement puis se fait oublier et disparaît sans qu’on n’y prenne garde dans un épais brouillard. Idéal pour attendre, parfois, que les yeux veuillent bien enfin se fermer…

Avec ce troisième album, incontestablement le plus réussi, Christian Fennesz rappelle tout simplement combien la musique “pop” est belle quand elle perd son caractère intouchable et se fait pousser dans ses retranchements. Comme ses collègues de Mego (Rehberg et Bauer), mais aussi Terre Thaemlitz ou les frenchies d’Ultra Milkmaids, il s’inscrit ainsi dans une lignée de compositeurs (on pense par exemple à My Bloody Valentine et au choc qu’avait été pour nous « Loveless ») ayant su faire naître la “perfect song” loin de toute forme de pureté, au cœur du bruit en quelques sortes.
Dans le même temps, il propose, toujours à l’instar de ses contemporains susnommés, une utilisation “mature” des logiciels d’altération de la matière sonore (si l’on excepte donc « Before I leave »…) allant à l’encontre de la déglingue à tout-va, très tendance depuis quelques mois.
A l’heure où le glitch se conjugue donc à tous les temps et tous les modes, il est effectivement urgent de proposer un détournement de cette technique, pour qu’elle reste objet de création et non de simple récréation. C’est du moins la manière dont Fennesz semble envisager l’évolution musicale : un refus de toute forme de systématisme, et une recherche permanente d’énergie et d’émotion nouvelles à faire partager. Autant dire que c’est aussi comme cela que nous la comprenons.

S.Y.D.

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