EAST FLATBUSH PROJECT

« Tried by twelve (remixes) » (Chocolate Industries 005 / Ninja Tune) - 1999

Depuis en gros 15 ans que le Rap a explosé – je ne remonte ainsi pas à ses origines mais à sa naissance commerciale avec les cartons pleins du genre Run DMC –, son évolution sonore a finalement été extrêmement réduite (que les puristes hurlent : fuck’em all ! ! !), tant il se doit de répondre à des codes implacables, inaliénables, notamment avec cette systématique mise en valeur de l’ego “on the mic”.
Certes, sans pour autant retracer ici l’histoire de ce mouvement, reconnaissons que celle-ci a quand même été enrichie par d’astucieuses virées en école buissonnière, lors desquelles quelques producteurs un tant soit peu aventureux se sont appropriés ce hip hop, arrondissant ou aiguisant les angles des séquences rythmiques pré-formatées, tentant ainsi de les faire sortir des rails : groove asphyxié chez Public Enemy et son Bomb Squad, fantaisies du Daisy Age, Afro sound des Jungle Bros ou A.T.C.Q., cool attitude du Gangstarr, “bitches, guns and dope” sur la west coast (Young MC et surtout la nébuleuse N.W.A.), puis renouveau New Yorkais (par l’intermédiaire de Skiz Fernando ou RZA), replaçant le rap dans un cadre radikal. En gros voilà tout.
Attention, ce point de vue partial ne s’appuie en aucun cas sur ce qui fait jusqu’à preuve du contraire l’essence du rap, c’est à dire les lyrics (le fond), que de toutes façons peu d’entre nous cherchent à comprendre. Du militantisme hardcore aux récits partouzards, on entend de tout, plus ou moins finement argumenté et reconnaissons que ce n’est pas souvent ce qui préoccupe l’auditeur francophone (pas la peine d’évoquer le rap frenchy, ici, ça risquerait de nous énerver pour pas grand chose…). Bref, ce qui en somme est pénible dans le rap actuellement, c’est bien la forme ; bavardages incessants et jeux de rimes interminables (toute une vie racontée à chaque prise de parole) occultent toute possibilité de faire évoluer le style. Au contraire, c’est comme si on le maintenait volontairement dans une misère sonore tandis qu’il ne demande qu’à exploser, en se plongeant plus qu’épisodiquement dans le grand bouillonnement musical (ou non) de cette fin de siècle.
C’est ce que ce East Flatbush Project se propose, en toute modestie, de réaliser grâce à un procédé sacrément en vogue ces jours derniers : le remix. On trouve donc sur ce double maxi un morceau de rap « Tried by 12 », c’est à dire la version originale et onze tentatives pour déroger aux sempiternels “radio edit”, “a cappella mix” et “bonus beats”. Et plutôt que de convoquer les grands pontes du hip hop américain, le label Chocolate Industries (relayé ici en licence par l’inévitable Ninja Tune) se paye un joli panel de jeunes prodiges n’ayant en commun que le goût du détournement de conventions et du maquillage des habitudes : inventer de nouvelles formes sur des bases bien solides en quelques sortes. En commun peut-être aussi leur appartenance à une école sans nom, sans locaux et ni programme, aux confins du groove – qui comme aime à le rappeler Mr Øpless, commence toujours dans un fauteuil –.
Des noms ? The Herbaliser, Ko-Wreck Technique (un autre pseudo pour Delgado et Farinas aka Push Button Objects), les indispensables Autechre, Squarepusher, Trapazoid (aka Richard Devine, déjà auteur de deux maxis dont on ne s’est jamais vraiment remis : Sixsixtysix 003 et Schematic 005), les nouveaux golden boys que sont Funkstörung, Bisk ou encore Freeform, Sluta Leta (de Suède, peut-être la révélation du E.P.), Phoenecia et Nick Fury (USA).
A partir de là, pas besoin d’en dire beaucoup plus, ces projets ayant pour la plupart déjà su se créer un univers propre dans lequel vient à chaque fois se mouvoir l’excellent rap d’East Flatbush, en se confrontant aux divers éléments synthétiques : qu’ils se superposent, s’imposent ou s’effacent, ces lyrics s’avèrent doués d’adaptation, comme entrant presque en synergie avec ces formes sans cesse renouvelées. Ils s’avèrent aussi capables d’humilité en se plaçant même parfois en vrai retrait derrière les hip hop grooves n’ayant rien à envier aux ostentations de la blaxploitation made in USA.
A ce titre, « Tried by 12 » et Chocolate Ind. devraient trouver assez logiquement leur place aux côtés, par exemple, du label Wordsound dont on parlait tout à l’heure, parmi les tenants d’une nouvelle scène à vocation libertaire…Hip hop ? You really don’t stop ! ! !

S.Y.D.