VENETIAN SNARES & SPEEDRANCH
« Making orange things » (Planet Mu 028)

VENETIAN SNARES
« Songs about my cats » (Planet Mu 032)
« Doll doll doll » (Hymen ¥ 033) - 2001


Un seul artiste pour les 3 meilleurs disques de l’année 2001. C’est, en toute subjectivité, ainsi que nous pourrions introduire cette incroyable salve d’albums parus à quelques mois d’intervalle sur deux des plus actifs indés européens. Venetian Snares, aussi appelé Aaron Funk (on doute que ce soit là son véritable nom…) poursuit ainsi, comme les frangins Somatix avant lui, sa tournée des places fortes de l’électronique radicale, essaimant ses hybridations débridées d’Isolate en History of the Future, en passant par Zod, Klangkrieg, Addict et Low Res.

Venetian Snares chez Planet Mu, ça ne surprendra pas les aficionados du label de Mike Paradinas, l’une des plus efficaces têtes chercheuses de ce début de siècle ayant peu l’habitude de se planter dans ses choix (cf. ses précédentes signatures, Jega, Phthalocyanine, Capitol K, Nicole Elmer, Electric Company, Hrvatski ou Leafcutter John ).
La rencontre avec Venetian Snares, c’est aux dires de Paradinas un véritable coup de foudre qui l’a poussé à retourner tous les bacs de disque sur son passage pour s’en faire la totale. Une passion qui ne pouvait que le conduire à produire Aaron Funk sur Planet Mu, et ce sans traîner. Après un 7” en guise d’échauffement, c’est donc bien vite un premier album, « Making orange things » qui est venu sceller l’attachement entre Paradinas et Funk.

Si « Making orange things » reste crédité comme une collaboration avec le crétin des alpes Speedranch, on suppose sans grand risque d’erreur que ce dernier s’est borné à envoyer quelques enregistrements de ses célèbres vociférations autour desquels Aaron Funk a bâti ces 11 tracks. Mais quels putains de tracks ! Stupéfiants ! Un vrai show à base de speedcore furibard, distordu, éclaté même, se fracassant contre les murs et se jetant par les fenêtres. Certes, comment ne pas y voir, malgré le peu d’estime qu’on a pour lui, l’influence du performer anglais sur cette incroyable mise en scène ?
Speedranch éructe ? Funk tronçonne. L’un dégueule ? L’autre injecte ces fragments de férocité verbale garantie sans retenue (un parental advisory n’aurait certainement pas été superflu !) entre deux déferlantes de beat ou deux giclées de hauts médiums ; ou les transforme en boules de nerfs crapahutant à toute blinde sur des séquences totalement effrénées ; ou encore, non sans dérision, les fait se télescoper avec des samples intempestifs, entre pop sixties (« Cheatin’ » où Speedranch nous annonce, sans rire, qu’il est enceinte), hard rock ringard (« Meta abuse »), blues édenté (« Viva Las Vegas ») et funk pataud (le magistral « Unborn Baby », véritable monstre technoïde prenant soudainement l’allure du « Beat it » de Michael Jackson dans une drôle de version éléphantesque, carrément heavy metal pour le coup).
Avec Aaron Funk, on mélange donc urgence et rigolade, on assume ses excès et on en rajoute même, surtout lorsque le gus se paie la tronche des vieux croûtons de Led Zep, le temps d’un « Halfway up to the stairway of mucus » massacré façon scie égoïne. Idem avec les deux belles tranches de noise, sulfureuses à souhait, « Tushe love » et « Pay me for sex ». Et quand ils ne hurlent pas à mi-chemin entre orgasme et bain de sang (c’est vrai que Speedranch peut être convaincant quand il s’y met, du genre à même faire peur à Marilyn et Charles Manson réunis !), les morceaux de « Making orange things » jouent alors la surenchère rythmique, plus empressés et démontés les uns que les autres, avec « Molly’s reach around » comme sommet, lorsque le jonglage entre hard et breakcore finit par complètement échapper à notre entendement.

Violemment réjouissant, voilà ce qu’il faut donc retenir de ce disque. En tout cas, joué par l’Aphex Twin devant 3 000 personnes au Sonar 2001 de Barcelone, j’aime autant vous dire que ça avait de la gueule ! Et après un tel moment, « Making orange things » n’est pas près de se faire oublier !

Du coup, « Songs about my cats », le second album publié, quasiment immédiatement derrière par Planet Mu, contraste avec cette démence. Dès l’ouverture, la cascade de beats se fait plus sereine et une nappe electronica sert de toile de fond. Petits pas virevoltant, fines pointes fendant l’air et gros croquenots cognant avec insistance : les pièces du puzzle rythmique giclent de filtre en filtre (avec une réelle prédilection pour les textures oxydées), s’effleurent et s’assemblent mais jamais ne s’entrechoquent. Avec « Nepetalactone », on se ballade carrément au pays du glitch, et l’on jurerait y avoir croisé le Kid606 et ses acolytes, Brad “Electric Company” Laner en tête de cortège, suivi de près par les cocotes de Blectum From Blechdom. Ici, ça pétille et ça glapit, ça gigote et ça se tortille, pour finir en groove mélodieusement désarticulé. « Poor Kakarookee » actionne ensuite un mouvement de balancier entre Elco et Bogdan Raczynski, pour une cavalcade rythmique semblable à celle d’un félin jouant les acrobates tout en poursuivant une proie imaginaire ; si ses chats ont inspiré Aaron Funk, c’est donc bien leur sens de équilibre et leur maîtrise de l’espace que le musicien a choisi de célèbrer.
Cet esprit ludique reste très présent par la suite, comme avec « Breakfast time for baboons » et ses rebonds appuyés, comme du dribble avec un ballon de basket en fonte. « Kakenrooken stivlobits », lui, met en scène du cut-up sur fond de boucle à la Pierre Bastien ; il y pleut alors des samples de toute sorte, au milieu desquels se glissent des hallebardes rythmiques. Magistral !
Aaron Funk s’essaie aussi à la légèreté avec la comptine dissonante, le groove trip hop et la ligne aérienne de « Fluff master ». Certes, les déflagrations et les mutations permanentes viennent nous rappeler qu’on n’est pas non plus dans une cocktail party. De même, « Lioness » joue un petit bout de ritournelle, mais avec un mélodica tout distordu. Quant aux sonorités enjôleuses de « Cleaning each other », façon Plaid période « Not for threes », elles sont bien entendu ponctuées de coups de tonnerre bien vivifiants.
Dans cet album, il y a encore des piécettes bien barrées (« Kazesorge part 1& 2 »), des sinuosités et résonances métalliques (« For Bertha rand »), des samples de techno hardcore sur fond d’ambiance ombrageuse mais aussi d’éléments jazzy (« Bobo »), des boucles rococo façon « Richard James LP » sur lesquelles se greffent des breakbeats à faire pâlir Squarepusher et des parties de sax bien tortueuses (« Pouncelciot »). Il y a surtout de quoi rester ébahi, écoute après écoute, par la capacité de Venetian Snares à canaliser l’énergie dans un disque manquant à chaque instant d'exploser, et à réussir à faire tenir debout et même danser des montages aussi hétérogènes. Si ça n’est pas encore le chef d’œuvre de Venetian Snares – certaines textures pourraient encore être affinées, tout comme les atmosphères qui manquent de richesse – nul doute que le canadien est sur la bonne voie.

Ces dernières remarques s’appliquent sans hésitation au troisième long format de Venetian Snares pour l’année 2001, « Doll doll doll », publié par ce vieux renard de Stefan Alt – qui n’a pas manqué de sauter dans la locomotive hardbreak au bon moment, invitant tour à tour les pontes et les outsiders du genre, Panacea, Somatic Responses, Hecate, ou Fanny sur ses labels Mirex et Hymen. C’est ce dernier qui accueille donc Venetian Snares pour un CD - 8 titres doublé d’un E.P. - 4 titres contenant un inédit.
D’emblée, on peut affirmer que « Doll doll doll » est la suite radicale et indispensable de « Songs about my cats ». Le lien s’effectue d’ailleurs immédiatement avec le premier track, « Pygmalion ». Intro entre crissement et sourdine, réverbérations chromées, jazz de salon, et déjà les premiers kickdrums aux accents gabber : la tension est d’emblée palpable et ne retombera pas. « Remi » évolue d’ailleurs vers des motifs à la Panacea, refusant néanmoins obstinément de danser sur quatre temps (la dernière partie martelant un inquiétant “you’re dead” tourne d’ailleurs en base ternaire), refusant aussi de se reproduire à l’identique d’un pattern à l’autre. Formidable casse-tête mécanique, voici comment nous pourrions encore une fois résumer l’étourdissante maestria de Venetian Snares.
Après l’imprévisible « I rent the ocean » - entre bleeps caverneux, psaumes, sax tourbillonnant et jazz désuet – c’est « Dollmaker » et une nouvelle montée de tension à la clef. On ne sait s’il faut prendre la dramatisation ainsi orchestrée au sérieux mais elle fonctionne à fond, à coup des violons tempétueux puis de spoken words véhéments et de breakbeats surexcités et incisifs. C’est ensuite « Befriend a childkiller », la bombe de l’album, aussi menaçante (“killing spirit that walks..”) que majestueuse. Longue intro digne encore une fois des ambiances estampillées Position Chrome. Eclatant en une myriade de beats, elle se fait cinglante et démontée, et nous renvoie à la virulence glaciale de productions telles que le « Shitfuckers » E.P. sur Dyslexic Responses, l’épouvante en plus. Sur la lancée, « Pressure torture » cartonne d’entrée de jeu avec un chœur de marteaux-pilons des plus braillards ; Venetian Snares sème à nouveau la terreur et ce rôle lui va comme un gant de boxe. Etourdis par tant de fracas, on n’en est pas moins parcouru par un nouveau frisson lorsque le déferlement rythmique cède soudain la place à un espace évidé, où ne percent que quelques nuées bruitistes entrecoupées de pleurs terrorisés. Ambiance lynchienne garantie …
Les deux derniers titres sont eux-aussi des plus explicites : « Macerate and petrify » et « All the children are dead ». Sur l’un, Aaron Funk se fait à nouveau insaisissable, le son allant d’impulsions étouffées en faux départs rythmiques, de bidouillages en échos, alternant silences et déflagrations, pour finir par exploser avec un sample r’n’b complètement déglingué comme point d’orgue. Dernière réjouissance de l’album, l’autre est carrément un requiem hardcore avec ses décharges de gabber entrecoupées de rafales de caisses claires et ses ondes funestes et ses opaques fumigènes. Un final grandiloquent comme on les apprécie, quoi…

Bon, on vous l’accorde, peut-être y a t-il lieu de se reposer les oreilles avant d’attaquer la suite. Mais soyez sûrs que Venetian Snares n’aura, lui, pas pris le temps de la trêve. Preuve en sont ses nouveaux enregistrements à se procurer immédiatement (ne serait-ce que parce que ça ne va pas traîner) : dans la « Connected series » de l’allemand Klangkrieg, ne loupez pas l’échange de remixes avec le jeune et déjà fameux Rjyan “Cex” Kidwell. Et puis, paru aux alentours de l’été 2002, il y a « Higgins ultra low track glue funk hits 1972 – 2006 » à nouveau sur Planet Mu, qui, sans bouleverser la donne (après tout, elles est déjà bien barrée…), avance tranquillement mais sûrement vers des formes toujours plus branques et aventureuses, soufflant le vent de la folie douce, avec un certain esprit libertaire qui n’est forcément pas fait pour nous déplaire…