MARKANT « Vice-versa » (Markant cat 030) - 2002

Markant, nous n’y avions jamais vraiment prêté attention. En plein overdose d’electronica “à la Autechre”, ses longues faces propres et policées, ses atmosphères frigides et ses rythmes statiques semblaient faire de cet auteur / label allemand la caricature de trop, nous encourageant à fuir sans nous retourner vers des pistes sonores plus aventureuses. Avions-nous seulement prêté une oreille attentive à sa musique ?
« Vice-versa », le deuxième CD de Markant nous donne en effet tort de manière cinglante. Privilégiant certes la durée à l’intensité (les 10 développements présentés ici descendent rarement en dessous des 6 minutes), cet album ne nous saisit pas moins dès le premier instant pour seulement nous lâcher au dernier morceau, plus dédié au corps qu’à l’affect. Et, dans la grande tradition des romances qui nous avaient transportés durant la précédente décennie électronique, d’Orbital à Pentatonik, sans oublier les grandes heures de l’ “intelligent techno” made in Warp, « Vice-versa » prend le temps de s’installer dans notre environnement et de le réorganiser, ouvrant l’espace, repoussant nos murs. Soufflant dans nos âmes un air évidemment glacé, mais surtout vivifiant, propice à l’éveil des émotions. Un subtil mélange de sérénité, et de mélancolie nous envahit ainsi tandis que s’opèrent de lentes métamorphoses, orchestrées avec grâce. Ballets d’éclats minéraux, réverbérations et tournoiements électromagnétiques, déflagrations, cédant la place à une succession de couches nuageuses, soutenue par une discrète mais efficace transe rythmique et progressant de nuances en nuances, à peine perceptibles.
Les tracks s’enchaînent alors comme de simples changements de directions, à peine marquées par des mouvements un peu plus brusques. Au détour d’un jeu de miroir, le beat s’impose et avec lui, le groove. Loin de l’image aseptisée que nous nous en faisions, les séquences se cassent, les bleeps se tordent, le hip hop se fait orageux, accidenté même. Puis, soudain, se met à planer véritablement (osons, pourquoi pas cet adjectif laissé au rebus psychédélique depuis tant d’années), semblant se consumer un temps pour finalement se déhancher de plus belle, plus lumineux encore. On croit avoir atteint un sommet. On n’a pourtant pas fini d’être remué. L’horizon se trouble, la transe reprend le dessus, piano cette fois, délicieusement rétro aussi.
Dans une montée de tempo vient l’electro accompagné d’un balancé de reins déjà plus sec. Les strates mélodieuses , se dynamisent et se font minérales. C’est alors que Markant nous entraîne dans un dernier moment d’ivresse synthétique, nous ballotte dans le flux et le reflux de nappes au parfum ambré, évoquant immanquablement pour le coup, l’electronica frissonnante du duo mancunien “de référence”. Nous attendions-nous à chavirer à ce point ? Le temps n’est sans doute plus aux questions, mais comme le suggère le dernier track avant le virage dancefloor, au « Laisser faire ». De fait, ayant pour de bon abandonné nos préjugés idiots, nous voilà laissant « Vice-versa » devenir l’un des indispensables de l’année 2002 et accompagner naturellement notre modeste mais essentielle quête du bonheur.
Etonnant, peut-être, de nous voir fondre à nouveau devant une recette qui nous avait depuis longtemps livré tous ses secrets. Etonnant, plutôt, que nous ayons vraiment cru possible de rester insensible à une musique qui nous était à ce point destinée. Une balle en plein cœur, voilà un peu l’effet de « Vice –versa ». Et pour la frigidité supposée de Markant, on repassera…

S.Y.D.