VENETIAN SNARES « Higgins ultra low track glue funk hits 1972 – 2006 » (Planet Mu 056) - 2002

Notre première salve de chroniques consacrée à Aaron Funk se situait aux limites de la dithyrambe. On nous a alors suggéré de sous-titrer notre feuille de chou « We love Venetian Snares ! ». Bonne idée, après tout, puisque c’est le cas. L’indéniable talent du canadien et l’importance de sa contribution à la “démolition” de l’édifice electro (ne doit-on effectivement en parler en ces termes ?) en ont d’ailleurs fait, en l’espace de deux ans, un personnage incontournable, cité aussi souvent qu’Autechre et Aphex Twin réunis, et pareillement attendu au tournant à chacune de ses nombreuses publications. D’où, aussi, les critiques promptes à fuser, au moindre signe d’essoufflement, au moindre semblant de redite. N’a t-on point déjà entendu des voix s’élever pour dénoncer le supposé systématisme de ses productions ? « Venetian Snares, c’est toujours pareil ! ». Pourtant, s’il est vrai que Jeff Mills, c’est toujours pareil, s’il en est hélas de même pour dj Scud (il recycle d’ailleurs ses tubes chez Rephlex ces jours-ci), ceci paraît plutôt déplacé concernant la musique de Funk. Ne s’est-il pas fait connaître pour ses séquences toujours inédites, jamais répétées ?
Pour preuve, cet album paru à l’été 2002 vient souffler une jolie brise sur nos vies routinières, balayant d’un coup la monotonie et nous décrassant les synapses en même temps que les articulations. Une fois plongé dedans, on ne met pas longtemps pour perdre haleine. Dès le premier track, presque, « Dance like you’re selling nails » qui jaillit et pétarade d’emblée, avec son gimmick de fête au village mêlé à du ragga-muffin d’opérette (cette idée, drôle et simple, de mettre les lyrics de base du “Rude boy” dans la bouche d’une chanteuse haut-perchée, sa voix du moins). On braille, on se tortille, on s’agrippe au tempo. Jusqu’au décrochement. Juste le temps de reprendre une bière. Et ça repart de plus belle, genre chaîne de démontage et filtre en série.
« Banana seat girl » reprend le flambeau, façon funk en tranche – soundtrack décomposé d’une quelconque série 70’s – aussi moelleux qu’agité. « Make Ronnie rocket » sonne déjà plus “traditionnel”, plus virulent. Samples ragga, ambiance darkstep, de battements en crépitements, ponctués de coups de massue, d’éclats d’obus. Puis ça s’emballe, ça s’emballe de plus belle, et ça finit par gicler tous les 300 millièmes de seconde. Une vraie savonnette électronique. Derrière, « Vokeheads » prolonge la frénésie (on n’oserait dire que ça se situe “dans le droit fil”). Cavalcade de caisses, grosses comme claires, échauffement de cymbales, bientôt rougies. On speede core un moment, pour partir totalement foutraque sans crier gare. Idem avec « Deadman dj », gonflant ses drums par à-coups. De faux rebonds en faux rebonds, la rythmique y abonde, toujours dans l’excès, jamais dans le tempo.
Excès, c’est le mot avec « Cobra commander », le track maximaliste de cet album, genre dix en un – plus dense que Von Schirach et Devine réunis – . Evidemment sans queue ni tête, avec ses accès d’ultra-violence et sa force démonstrative. Ca peut agacer, ça peut aussi donner le tournis. En ce qui nous concerne, ça passe comme une déferlante de claques, magistrale. Venetian Snares, ou la rencontre du cut-up et du breakcore.
« Walmer side » nous apparaît du coup comme une sorte d’aire de repos. Effectivement plus dark que déjanté, il répand ses nappes de mercure sur fond de convulsions electro-acides. Venetian Snares y associe ainsi avec succès d’impulsives montées de sève à la Com.A et une ambiance crépusculaire digne des Somatic Responses. Mais le vrai bol d’air est en réalité à aller chercher en dernière face, avec « Dismantling five years ». Aaron Funk nous y joue une mélopée de souffleur de verre puis emprunte le champ musical de Peter Green – celui de Rephlex, avec ses symphonies pastorales – dans une orchestration aussi jolie que simplette, dont on n’est pas surpris qu’elle ait enchanté Mike Paradinas, le boss de Planet Mu. C’est alors sur cette note de douceur inattendue que Venetian Snares conclut, le temps d’un « We are the ocean » tout en violoncelles et hautbois de synthèse. Le canadien n’oublie quand même pas de nous donner une ultime leçon de fracas en fin de track, histoire de finir en beauté. S’il nous rappelle là sa marque de fabrique, brusque et cassante, il n’aura pourtant pas manqué d’ouvrir sur cet album quelques brèches dédiées aux atmosphères, nous donnant fort envie de l’entendre développer cet aspect de sa musique au moins sur un E.P..
Pas lassant, donc, Venetian Snares, mais prometteur. Espérons qu’il nous donne surtout raison dans les mois qui viennent !