Notre première salve de chroniques consacrée à Aaron Funk se situait aux limites de la dithyrambe. On nous a alors suggéré de sous-titrer notre feuille de chou « We love Venetian Snares ! ». Bonne idée, après tout, puisque cest le cas. Lindéniable talent du canadien et limportance de sa contribution à la démolition de lédifice electro (ne doit-on effectivement en parler en ces termes ?) en ont dailleurs fait, en lespace de deux ans, un personnage incontournable, cité aussi souvent quAutechre et Aphex Twin réunis, et pareillement attendu au tournant à chacune de ses nombreuses publications. Doù, aussi, les critiques promptes à fuser, au moindre signe dessoufflement, au moindre semblant de redite. Na t-on point déjà entendu des voix sélever pour dénoncer le supposé systématisme de ses productions ? « Venetian Snares, cest toujours pareil ! ». Pourtant, sil est vrai que Jeff Mills, cest toujours pareil, sil en est hélas de même pour dj Scud (il recycle dailleurs ses tubes chez Rephlex ces jours-ci), ceci paraît plutôt déplacé concernant la musique de Funk. Ne sest-il pas fait connaître pour ses séquences toujours inédites, jamais répétées ?
Pour preuve, cet album paru à lété 2002 vient souffler une jolie brise sur nos vies routinières, balayant dun coup la monotonie et nous décrassant les synapses en même temps que les articulations. Une fois plongé dedans, on ne met pas longtemps pour perdre haleine. Dès le premier track, presque, « Dance like youre selling nails » qui jaillit et pétarade demblée, avec son gimmick de fête au village mêlé à du ragga-muffin dopérette (cette idée, drôle et simple, de mettre les lyrics de base du Rude boy dans la bouche dune chanteuse haut-perchée, sa voix du moins). On braille, on se tortille, on sagrippe au tempo. Jusquau décrochement. Juste le temps de reprendre une bière. Et ça repart de plus belle, genre chaîne de démontage et filtre en série.
« Banana seat girl » reprend le flambeau, façon funk en tranche soundtrack décomposé dune quelconque série 70s aussi moelleux quagité. « Make Ronnie rocket » sonne déjà plus traditionnel, plus virulent. Samples ragga, ambiance darkstep, de battements en crépitements, ponctués de coups de massue, déclats dobus. Puis ça semballe, ça semballe de plus belle, et ça finit par gicler tous les 300 millièmes de seconde. Une vraie savonnette électronique. Derrière, « Vokeheads » prolonge la frénésie (on noserait dire que ça se situe dans le droit fil). Cavalcade de caisses, grosses comme claires, échauffement de cymbales, bientôt rougies. On speede core un moment, pour partir totalement foutraque sans crier gare. Idem avec « Deadman dj », gonflant ses drums par à-coups. De faux rebonds en faux rebonds, la rythmique y abonde, toujours dans lexcès, jamais dans le tempo.
Excès, cest le mot avec « Cobra commander », le track maximaliste de cet album, genre dix en un plus dense que Von Schirach et Devine réunis . Evidemment sans queue ni tête, avec ses accès dultra-violence et sa force démonstrative. Ca peut agacer, ça peut aussi donner le tournis. En ce qui nous concerne, ça passe comme une déferlante de claques, magistrale. Venetian Snares, ou la rencontre du cut-up et du breakcore.
« Walmer side » nous apparaît du coup comme une sorte daire de repos. Effectivement plus dark que déjanté, il répand ses nappes de mercure sur fond de convulsions electro-acides. Venetian Snares y associe ainsi avec succès dimpulsives montées de sève à la Com.A et une ambiance crépusculaire digne des Somatic Responses. Mais le vrai bol dair est en réalité à aller chercher en dernière face, avec « Dismantling five years ». Aaron Funk nous y joue une mélopée de souffleur de verre puis emprunte le champ musical de Peter Green celui de Rephlex, avec ses symphonies pastorales dans une orchestration aussi jolie que simplette, dont on nest pas surpris quelle ait enchanté Mike Paradinas, le boss de Planet Mu. Cest alors sur cette note de douceur inattendue que Venetian Snares conclut, le temps dun « We are the ocean » tout en violoncelles et hautbois de synthèse. Le canadien noublie quand même pas de nous donner une ultime leçon de fracas en fin de track, histoire de finir en beauté. Sil nous rappelle là sa marque de fabrique, brusque et cassante, il naura pourtant pas manqué douvrir sur cet album quelques brèches dédiées aux atmosphères, nous donnant fort envie de lentendre développer cet aspect de sa musique au moins sur un E.P..
Pas lassant, donc, Venetian Snares, mais prometteur. Espérons
quil nous donne surtout raison dans les mois qui viennent !