OTTO VON SCHIRACH
« Boombonic plague - Chopped zombie fungus vol.1 » E.P. (Schematic 022) - 2002
« Pelican moondance - Chopped zombie fungus vol.2 » E.P. (Schematic 027 - 2002
« Earjuice synthesis - Chopped zombie fungus vol.3 » E.P. (Schematic 030) - 2002
« Chopped zombie fungus » CD (Schematic 031) - 2003

A la limite, il n’y aurait rien de plus à dire que ce récapitulatif de titres et de références. On va pourtant s’y essayer. Otto Von Schirach, jeune (et adorable) bad boy portoricain tout droit sorti d’un épisode de Miami Vice (c’est évidemment là-bas qu’il réside), est avec Venetian Snares ce qui nous est arrivé de meilleur depuis, disons, le trio Aphex Twin, Squarepusher, Bogdan Raczynski. Carrément. D’abord avec un premier album, « 8000 B.C. » (Schematic 017 - 2001), en forme d’objet sonore non identifié, comme avait pu l’être « Feed me weird things » en 1995. Bouillonnement électromécanique, rythmiques fluides et insaisissables comme des billes de mercure, spoken words hallucinés, et surtout ce groove aussi mystérieux qu’omniprésent : voilà bien la marque de fabrique “Von Schirach”. « Escalo frio » (Schematic 020 - 2001), deuxième album du jeune maestro, enfonce immédiatement le clou. Mélodies tordues, motifs élastiques, fondue de beatbox, bulles d’électron et coulures métalliques sont au programme, avec une tendance à l’éclaircie et un caractère percussif plus affirmé. Evidemment aucune chance d’avoir eu le temps d’assimiler un tel déluge sonique quand, dès le début 2002, se pointe le premier E.P. du triptyque « Chopped zombie fungus » sur lequel nous nous attardons aujourd’hui. Aucune chance non plus d’espérer souffler !
« Boombonic plague » déboule ainsi façon cartoon avec quatre titres d’avant-funk (ndlr : question étiquette, on est toujours à la page chez l’Atome) des plus jouissifs. Propulsés comme indiqué en 45 rpm (les 33 rotations valent aussi l’essai pour l’allure brimbalante et pourtant nonchalante que prend alors le maxi), ils se mettent à bondir – parfois à faux-rebondir –, véritables piles electro jamais à court de jus, ne disjonctant que par pure espièglerie. Ce ne sont alors que pépiements et miroitements, façon micro-processeurs à la récré. Le groove toujours repart de plus belle, volontiers speedé avec ses basses rondes à la Phœnecia (« The boombonic plague », « San Lazaro ») et ses brique-beats façon Takeshi Muto (c’est-à-dire Romulo Del Castillo, l’un des deux Phœnecia en solo, toujours chez Schematic) sur « Invincible meat boy » et le bien nommé « Slice mucus farts », tout de fantaisie gazeuse. Riche et si léger à la fois, c’est simple comme un slogan publicitaire. Sauf qu’ici, c’est pas des conneries.
Le second volet, « Pelican moondance », commence par mettre le funk en veilleuse, mais n’en finit pas pour autant avec les drôles de bruitage, ni avec les vocalises zigzagantes. Le morceau-titre est ainsi une sorte de soundtrack orientalisant, mélange tout droit sorti d’un rêve où références cinématographiques et musiques populaires se confondent. Pour sa mise en mouvement, Otto privilégie des textures de résonance de peau plus que des beats electro. « Four monthes, four walls » poursuit dans le nimportequouille, sans queue ni tête, mais gavé de contre-pieds et de giclées jubilatoires. Minutieusement maximaliste, si l’on veut. « Granny foot powder » (un titre qui dégage un délicieux fumet…) se perd ensuite en nœuds de bateliers et mélodie décentrée, remous acousmatique et ressorts rythmiques. Et ça n’est pas fini ! « Vomitar » (hum… !) dégurgite, en face B, un fulgurant assemblage de ferraille affilée et d’éclats de silice, d’électrodes corrodées et de verre en fusion, auquel Otto applique ses filtres comme autant de plongeons en bains chimiques, acide, sel d’argent, altérant les teintes comme les textures, provoquant comme des changements de phase, du solide au liquide et inversement. Complètement barré, c’est le mot.
Après tant d’excès, c’est le retour du groove, confortablement installé dans son fauteuil à la fois moelleux et couinant (« Lumpy crawlers »). Pulsation caoutchouteuse, tortillons et tintements en constituent l’armature. En toile de fond, c’est ici une envoûtante musicalité d’inspiration indienne qui habille le track. Dernier tour de cette piste de tous les possibles, « Madame queef blizzard » nous joue enfin une danse des canards complètement revisitée, façon bricolo-house goguenarde à la Herbert.
A nouveau, on reste pantois devant un tel festival créatif, véritable banquet sonore. Et à nouveau l’on se rue sur la suite comme on se précipiterait sur le buffet des desserts, se découvrant, comme par hasard, un insoupçonné petit creux. Fort heureusement, le troisième opus de la série, « Earjuice synthesis », n’est pas le plus copieux : on échappe donc miraculeusement à l’indigestion. L’état d’esprit, résolument festif, est bien celui d’une fin de gueuleton, le genre qui part en sucette sur la piste de danse. Presque explicitement orgiaque, « Laptops & Martinis » sautille avec énergie, aussi lubrique qu’électrique. Otto y mixe sa voix en avant, donnant une allure très live à un morceau rappelant justement sa brûlante prestation rennaise de décembre 2002 (lors de la soirée Misunderstood Mutant Machines proposée par PeaceOff et l’Atome). Idem en B side avec « Whip me down », chaudard et rigolard, déroulant ses lyrics vulgos à souhait sur un tapis de boombeats plus efficace que jamais. « Earjuice synthesis (urinate on mcs ») revient alors jouer une house ludique, dodelinant carrément sur l’air des 3 petits cochons. Un grand enfant, cet Otto !
Pour en finir avec ce triptyque insensé, dont vous aurez compris qu’il est depuis peu intégralement disponible en CD, le garçon enchaîne deux brèves dans le plus pur esprit foutraque : « Isla de la crica », comptine pour caisse à outils, et « Facelift », ode aux bugs informatiques et autres fichiers temporaires de chez Soundforge : on frétille et on se tortille une dernière fois avant de faire une pose bien méritée. Ou avant d’entamer le LP de remixes à sortir ces jours-ci (« Armpit buffet ») sur lequel a été conviée sa jolie bande de poteaux déglingos, de Soft Pink Truth à Venetian Snares en passant par Jamie Lidell. Otto Von Schirach, ou le festin permanent !