JAMES BERNARD «
Influx » (Isophlux 004) - 2000

En 1994, la trance était
déjà sur son déclin et il devenait risqué
de continuer à manifester son intérêt pour un
genre dont les lourdeurs - sonores comme symboliques - n'étaient
plus à prouver. En 1994, disions-nous, il y avait ce truc anglais,
chez Sapho / Risin High. « Unique », ça s'appelait
et c'était par Influx, c'est à dire un certain James
Bernard. Un album sans relief ni finesse particulière, nappé
et acidifié de manière presque réglementaire
et acheté au rabais puisque tout le monde avait dû trouver
ça ringard 15 jours après sa sortie. Pourtant, en 1994,
voilà ce qu'on écoutait. Des heures durant, des kilomètres
avalés avec sa copie sur k7. Tous ces arrêts impromptus
pour danser n'importe où (sur le toit), les enceintes crachant
tous leurs boomers pour livrer les 100 watts nécessaires à
notre bonheur. Comprenez-nous bien: la trance, c'était un peu
notre way of life, en 1994.
Inutile de s'appesantir sur la période de désaccoutumance,
l'acceptation, le deuil (quand même facilité, cette année-là
par des trucs nouveaux, genre « On » de l'Aphex ou «
Incunabula » par Ae). Bref. Toujours est-il qu'en cette fin
de millénaire, un drôle de constat s'impose: la trance
est de retour, tout particulièrement dans les dizaines de productions
electronica teutonne comme ricaine. Envolées célestes
ou voûtes glacées, nappes joliment kilométriques
et émotions immédiates : la trance ne dit pas son nom
mais c'est bien d'elle qu'il s'agit…Et c'est dans ce contexte
qu'on découvre en France ce E.P. sorti en 1997 chez les californiens
d'Isophlux. Du coup, ce n'est pas sans surprise ni trouble qu'on y
retrouve l'ami James Bernard livrant en trois titres la suite d'un
projet qu'on pensait définitivement enterré, et dont
on peut au contraire dire qu'il préfigure cette fameuse évolution
aujourd'hui bien entamée de l'electro en electrance.
De fait, tous les ingrédients sont là, avec cette patte
paradoxalement personnelle que possède le bonhomme pour mettre
en œuvre ces clichés sonores, flirtant avec la caricature…mais
finalement si touchants. Soyons honnêtes. Notre sens critique
ne fait pas long feu, une fois encore, et nous nous retrouvons conquis
comme des ados sans même que les premiers cm2 de nappe n'aient
été déballés. Ainsi, l'unique titre en
face A atteint facilement sa demi-vie avant de décoller pour
de bon, grâce à un de ces motifs hélicoïdaux
ayant tant fait leurs preuves à la grande époque. Pourtant,
c'est bien dès les premières mesures que cet electro
flâneur et sereinement groovy déploie ses charmes (et
ses filtres) pour faire monter le danseur qui sommeille en nous. Autant
dire que nous n'avons plus qu'à fermer les yeux pour nous laisser
transporter le moment venu. Le plus surprenant étant peut-être
que le résultat est bien plus subtil que prévu.
En face B, le mode rythmique s'apparente plus à la seconde
génération electro, entre mutation et distorsion, de
Kinesthesia à Celluloid Mata. Cette fois encore le motif estampillé
Influx ne vient se greffer que dans un second temps. Incroyablement
connoté - pour qui a déjà croisé les productions
de James Bernard, cela va sans dire - , le track s'écoute quand
même avec une pointe de nostalgie…sur laquelle il ne vaut
mieux pas s'étendre, vous l'aurez compris. Ce serait compter
sans le dernier bout de sillon qui n'hésite pas à faire
tourner de manière hélas trop brève un pattern
acid en A Cappella (osons ici l'anthropomorphisme sonore) et réalisant
là un de nos plus vieux fantasmes. Ravivant pour de bon nos
contradictions internes (l'acid trance est-il ce qui s'est fait de
meilleur…ou de pire ces dix dernières années?),
ce E.P. que beaucoup trouveront sympathiquement secondaire, excite
pourtant dangereusement nos sens comme nos déviances les plus
"lourdes". Comme en 1994, en fait. Et, tandis que la déraison
l'emporte, une seule question nous brûle les lèvres :
à quand le prochain Influx ?!?
S.Y.D.