V/A « Squadron » (Merck 02) - 2000

C'est vrai qu'il y a des choses, des modèles, des schémas auxquels on - c'est à dire chacun en propre - a l'impression de ne jamais échapper. C'est ainsi, fonction de cette modalité, que je vous ressers mensuellement le refrain de “Celui-là aussi, a, il est vrai, beaucoup écouté et appris chez Autechre… mais l'onction qu'il sort de son apprentissage est des plus intimes, personnelle”. Or, tout être sensé se rendant compte qu'il ressasse et soliloque - au bout d'un temps, lorsque même son miroir pousse des soupirs en l'entendant -, ce sera donc aussi mon cas : exit la chanson jokari, qui, c'est bien connu, revient toujours à soi, pour n'en jamais sortir vraiment. Et d'emblée j'opinerai du chef au vu des évidences. Oui, le terreau sonore et les plantes qui s'y déploient nous sont familiers. (Comme d'ailleurs nous sont familiers un bon tiers des patronymes, à l'instar de Bauri, Lexaunculpt, Novel 23, Fizzarum…). Car quoi de plus familier et de cher aux cœurs de nos oreilles que ces raclements/chuintements/gémissements rythmiques nappés de mélodies brumeuses/évanescentes. Quoi de plus familier que cette manière de se disputer la palme de la plus belle “évidence cachée” ?
À ce petit jeu, d'ailleurs, le sieur Alex Graham (Lexaunculpt) est plutôt bien classé, à sa façon - déjà - coutumière : suavité et délicatesse, mais surtout cette haute précision dans le traitement et l'agencement des sons, qui nous fait espérer de ce jeunot mieux que le meilleur. Normal, puisque le meilleur, il le fournit déjà. Ce track étant vieux de trois ans, la suite s'annonce fastueuse… Autre confirmation, celle du planteur de primevères Novel 23 (Roman Belousov), qui s'il nous enduit de moins de miel ici que sur son merveilleux E.P. de chez Pitchcadet, n'a rien perdu de ses charmes : dès les percus crasseuses installées, une nappe surgit, un enchevêtrement de deux mélodies hautement simplistes comme on sait les goûter par chez moi. Suave et sucre. Au rayon des merveilles russes, on trouve aussi Ambidextrous, qui sait les ambiances de fleurs fanées dont sont porteurs les sons de Boards of Canada. Bien sûr, en contrepoint, la percu est plus martiale que chez les susdits ; ça n'aurait pas été drôle, autrement…Encore plus Boards of Canada - tant qu'à reprendre l'énumération des influences évidentes -, il y a le tout dernier morceau, des inconnus Machine drum , on ne peut plus fidèles aux travaux du groupe de chez Warp. Il est fort à parier, d'ailleurs, que s'il sortait, rien qu'pour la blague, sous leur nom, il remporterait sitôt un bien plus franc succès. Eh, les choses sont ainsi faites.
Fizzarum sont en peu en deçà, au cœur d'une escouade de talents aussi surprenants, mais fournissent néanmoins un fouillis d'ambient sub-phréatique des plus audibles. Passons aux petits nouveaux, maintenant, puisqu'ils sont nombreux, et loin de faire pâle figure. Lackluster joue fort bien les attentistes avec un morceau d'intro éternelle et richement sédimentée. Proswell, en une courte pièce, montre une grande aptitude à dévider de la petite mélodie obsédante. Sense pond ce qui passe, dès la première audition, pour un classique (pour nos quelques chaînes hi-fi solitaires), avec une construction magistrale, encore une fois tout en attentisme, orchestrée par une boite à rythme qui fourbit longuement ses armes, prête à faire souffler un vent de drum'n'bass sur Miami, lequel vent ne se lève jamais… plaçant l'auditeur dans cette si appréciable position de frustration. Md s'affaire à un exercice d'électromécanique plus dans la veine des voisins de Schematic (autre label de Miami), qui se floue dans le milieu, construit ainsi sur ce qui peut passer pour un schéma inverse de celui de Sense… Brothomstates propose quelque chose de nettement plus européen, à la fois ambient et minimal (minimal, le track l'est d'ailleurs dès son titre : «24101999»). Gros contraste avec le barouf imposé par Salice, qui vibrionne sans négliger de siroter une mélodie des plus angéliques. Bauri s'amuse, avec des rythmiques miniatures à contresens et tchatches tout aussi tordues ; il s'amuse, nous amuse et nous excite d'autant. Syndrone, à l'instar de Fizzarum, flirte avec le décalque d'Autechre, mais y rajoute assez de fantaisie (surimpressions de bleeps, désaccords et faux contacts) pour nous convaincre de son talent. Le dernier bijou pop du disque est encore signé d'un inconnu jusqu'alors ; il s'agit de Komp, qui avec son « Her dear love », signe une balle (plutôt format ping-pong, c'est-à-dire bien loin du gigantisme techno) parmi les plus entêtantes de l’automne 2000, sinon de l'année écoulée.
Au final, on retient l'image assez étourdissante d'une écurie de jeunes pousses tout aussi dopés les uns que les autres, dont on ne manquera de suivre les évolutions futures.

Mr Øpless

http://www.merckrecords.com