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Dogra Magra
Yumeno Kyûsaku,
Editions Philippe Picquier 2003, paru en 1932.

Dogra magra, prononcé dogura magura, formule incantatoire,
résidu magique de la présence de missionnaires portugais
au 16eme siècle au Japon situe le livre dans ce quil a
de plus intriguant, le tour de passe-passe de lauteur et la façon
dont nous nous laissons volontiers piéger. Abracadabra, lunivers
itinérant du docteur fou et de ses prêches délirantes
rythmées par le tchakapoko, tchakapoko du mokugyo
nous fait voyager dans lunivers de la folie. Une folie institutionnalisée
dans un Japon du début du siècle écoulé,
une folie généralisée quil sagit de
désinstitutionnaliser, de sortir de ses ornières de la
maladie mentale et du traitement déshumanisé réservé
à ceux que lon déclare anormaux, hors normes comme
le sont par ailleurs les génies, les artistes, les fous
.
Foisonnement didées, de théories qui coexistent
dans ce roman mystérieux et littéralement abyssal - ce
nest pas une métaphore, vous verrez - qui débute
et se clôt sur une même note, sinistre, Bôôôô----------nnnnnnn-----nnn
: son de cloche qui rythme le temps du rêve. Le rêve du
foetus. Mais ce bôn signifie aussi la mort, loubli.
Le centre des récits est Kure Ichirô, mais qui est-il ?
Est-ce bien le même qui se réveille amnésique dans
une chambre dhopital psychiatrique entendant une voix qui linterpelle,
Grand frère, grand frère, grand frère. Cest
moi, celle que vous avez tué. Ce personnage, objet dattention
des docteurs qui se livrent une lutte sans merci tisse une autre intrigue.
Nous suivons pas à pas lévolution du jeune Kure
Ichiro aux mains du Docteur Wakabayashi qui déploie une histoire,
histoire que contredira une autre histoire elle-même contredite
par dautres versions de cette (même ?) histoire
La
sienne nous dévoile lendroit où il est enfermé,
le centre de thérapie par lémancipation des aliénés.
Crée par les soins du mystérieux docteur Masaki, auteur
de nombreuses théories sur la folie, personnage charismatique
autant quoriginal, qui a fait de Kuré Ichiro ce quil
est ; le sujet principal dexperimentation de la théorie
démancipation des aliénés, ce quil
va découvrir à travers la lectures des textes qui suivent,
aux énoncés
pleins dhumour.
Je
ne vais pas vous révéler le contenu de ces théories,
moins farfelues quil ny parait, mais juste les situer quelque
peu. Le principe premier à considérer est que tous les
hommes sont fous, dune folie plus ou moins pathogène mais
néanmoins un peu cinglés. La folie telle que nous la considérons
dans lasile est le fruit dune séparation entre forces
productives et perturbatrices, i.e ceux qui nont pas leur place
dans le fonctionnement de la société. Ce qui nest
pas non plus le cas du phénomène Kure Ichirô qui
semble être aux prises avec une certaine malédiction génétique
que nous découvrons bien plus tard. Mais ne nous égarons-pas.
Lidée matérialiste du cerveau siège de la
pensée, de lénigme du cerveau est balayée
du rire immense de celui qui sait que son cerveau, son moi nest
rien pour moi, car il ny a que le corps, cette mémoire
ancestrale, la grande raison.
En dautres termes, ce que lon appelle lhomme
normal, donc, est la manifestation de la rémanence psychologique
des innombrables expériences vécues par les générations
de ses ancêtres, unifiées par laction sympathique
réflexe du cerveau et maintenues mutuellement en harmonie
en un point focal
Le cerveau a une fonction régulatrice
en tant que point nodal doù circulent et se déploient
des informations à différents degrés. Mais le cerveau
ne pense pas, ce serait bien plutôt le corps, un corps pensant,
sentant, agissant. Lorganique nous dévoile notre appartenance
à lunivers, à la vie qui est occultée sous
le masque de lhomme civilisé, espèce animale certes,
mais supérieure par la pensée que lui permet cette masse
proteinique appelée cerveau. Ceci est un roman policier
philosophique véridique.
Le rêve du foetus est une idée assez commune mais qui me
séduit beaucoup. Lidée est celle-ci : le foetus
passe par tous les stades de la vie, de lorganisme monocellulaire
à la larve au poisson, au reptile
jusquà lhomme
en lequel il se fixe, lhomme à la belle surface polie qui
recèle en lui la totalité de ce qui est a été
et sera. La cellule est un microcosme que la science matérialiste
peut certes expliquer dans son fonctionnement mais non pas comprendre
dans la totalité de ses relations, dans sa synthèse avec
lensemble. Toute explication étant tributaire de la perspective
à partir de laquelle on envisage un problème est de fait
limitée et ne peut prétendre à la Vérité,
celle-ci exigeant une once dirrationalité, un mystère.
Le temps matérialiste est une imposture de temps
qui masque la réalité dun temps mouvant, mystérieux.
Un temps non-chronologique où les temps immémoriaux coexistent
avec les temps à venir en un point présent, celui de la
vie dun organisme, tel que lhomme en ce quil est composé
de tout ce qui a été. Perspective évolutionniste
qui laisse toute la place au rêve.
Comment un simple organe pourrait-il produire les grandes oeuvres, comme
les plus mesquines de lhomme ? Par lintelligence, ou lérudition,
par le génie inhérent à la nature humaine ? AhAhAh
!!!!!
Ou serait-ce peut-être dans la prise de conscience de la profondeur,
de ce soi qui relie lhomme à tout ce qui est en tant que
cest vivant, en tant quil ny a que des transformations
? Evidemment, aucune réponse nest à fournir
.
Le livre se forme sur cette découverte progressive de la situation
par le narrateur à travers différents subterfuges quutilisent
ces deux médecins. Cest un livre dense, qui compte près
de 600 pages mais la lassitude éventuelle se transforme en étonnement
avide puisque nous ne cessons de changer de registre, registre de langue
comme de récits. Lactualité dune telle pensée
et du style nest pas démentie, ce qui surprend une fois
encore, cest de voir que nous retombons sans cesse dans les mêmes
ornières de la pensée, dans les mêmes erreurs stratégiques
alors que tant de personnes ont sacrifié leur vie au nom de quelque
chose dautre, au nom dun éternel retour qui ne soit
pas celui du même dans loubli du passé mais dactions
présentes au nom du futur, futur que lon sacrifie aux besoins
avides dun moment.
Mais mieux vaut garder la surprise et sarrêter ici, sur un petit sukaraka tchakapoko
.. tchakapoko
.. Bonne folie.
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